La Via Francigena au passage des Alpes

Le point culminant de la Via Francigena

Je suis née à Bremblens dans le canton de Vaud en Suisse, un petit village dont la limite nord-est longeait la Via Francigena sur plus d’un kilomètre. Je dis ” longeait” parce que dernièrement le tracé de la Via Francigena a été déplacé plus à l’est pour économiser 14 km et, semble-t-il, être plus fidèle au tracé historique que Sigéric le Sérieux a établi en 990.
Pendant 3 ans j’ai fréquenté le bâtiment des sciences humaines de l’université de Lausanne situé au bord du lac Léman entre Lausanne et Morges. Quasiment tous les jours, pour me détendre pendant la pause de midi, je suis allée me balader le long de ce lac… retraçant sans le savoir les pas des pèlerins de la Via Francigena et ceux du Chemin de Saint Jacques.
Malgré cette quasi cohabitation d’un quart de siècle avec la Via Francigena, il aura fallu un autre quart de siècle pour que j’en entende parler, et encore beaucoup d’années avant que l’envie me prenne de la parcourir à pied. Ce n’est donc qu’à fin 2019 que je me suis lancée sur la Via Francigena. La pandémie de la Covid 19 a coupé mon élan, m’a contrainte à m’inventer une VF “hors piste” (voir les articles précédents de ce blog), mais en été 2020 j’ai profité d’une accalmie de ce vilain virus pour parcourir les étapes alpines de la VF, celles-ci n’étant accessibles aux pèlerins que pendant les mois sans neige.

La Via Francigena en Suisse

La Via Francigena au passage des Alpes, ce sont 6 étapes pas très longues mais plutôt difficiles. J’ai envisagé de les parcourir seule mais avais trop envie de partager cette expérience extraordinaire avec quelqu’un et ai demandé à Evelyne, mon amie d’il y a très longtemps, et à Noële, ma belle-sœur de longue date aussi, toutes deux bonnes marcheuses et d’excellente compagnie, de m’accompagner. Elles ont accepté sans hésitation et un beau matin du mois de juin nous nous sommes retrouvées à 9 heures du matin à la gare de Martigny pour notre première étape. Pour se mettre dans l’ambiance et tester sa condition physique, Noële était même partie un jour plus tôt pour parcourir en solo les 18 km de l’étape précédente. Elle nous attendait donc devant la gare, telle une pro des pèlerinages.

La Via Francigena au passage des Alpes, on est prêtes

Martigny – Sembrancher
Martigny se trouve dans la plaine du Rhône, au pied des Alpes. La première étape alpine de la VF commence donc par une série de grimpées assez rudes en forêt. Juste en dessous de nous rugit le trafic de la route principale que nous longeons jusqu’à Sembrancher. Souvent le chemin passe par des éboulis et je suis fort reconnaissante à mon frère Pipo de m’avoir prêté ses bâtons.
Je voudrais m’émerveiller, être remplie de joie parce que je marche enfin sur ce tronçon mythique. Mais non… je trouve le chemin ingrat et je ronchonne. Nous progressons parmi les sapins, il n’y a pas de vue, le terrain est difficile et mes tendons d’Achille me font mal. En fait ils me font souffrir depuis cette balade fatale de 32 km en mai dans le Devon, mais je suis têtue… et n’ai pas voulu renoncer à mon projet alpin. Alors pour atténuer la douleur, je marche lentement, en posant consciemment chaque pied sur le sol.
A cause de mes chevilles nous avons aussi réduit la longueur des étapes là où c’est possible, ce qui est précisément le cas du trajet Martigny – Orsières qui peut être parcouru en un jour, mais que nous parcourrons en deux. Nous nous arrêtons donc à Sembrancher après 15 km de grimpée, mettons nos masques de protection et prenons le train pour le village suivant, Orsières.
A cause de la Covid, il n’y a effectivement aucun logement disponible à Sembrancher. De même, l’endroit habituellement mis à disposition pour les pèlerins à Orsières est fermé. Heureusement, l’Hôtel Terminus tout près de la gare est ouvert et nous y avons réservé deux nuits en dortoir. Nous sommes bien contentes de pourvoir y descendre et notre dortoir s’avère plutôt confortable. En plus nous y sommes seules car la pandémie n’autorise pas les hôteliers à mettre plusieurs groupes dans le même espace.

L’Hôtel Terminus d’Orsières – on y passe deux nuits

Sembrancher – Orsières
Après une bonne nuit, nous déjeunons, passons par la pharmacie où m’attend une pommade commandée la veille pour ma cheville, prenons le train pour redescendre à Sembrancher, et nous voilà prêtes pour notre deuxième journée de pèlerinage sur la Via Francigena.
C’est une petite étape et nous ne sommes pas pressées. En plus, comme ce soir nous passons une seconde nuit dans notre hôtel d’Orsières, nous y avons laissé pas mal de bagages, et voyageons léger.
Il y a de superbes jardins potagers dans les villages, et les chemins abondent en végétation et en fleurs. Nous nous arrêtons souvent pour les admirer et reprendre notre souffle. Nous avons une excellente excuse… ma belle-sœur Noële est une apicultrice et a des antennes pour tout ce qui est abeilles et ruchers. Elle les repère même dans les coins les plus cachés. Mon amie Evelyne, quant à elle, est une enseignante de l’environnement dans la nature. Elle connaît toutes les plantes, leur usage et tout plein d’histoires très intéressantes à leur sujet. J’apprends et me régale.
Le chemin grimpe paisiblement le long de la vallée et la vue est belle. Les nuages menaçants qui nous suivaient de près ont fini par prendre un autre cap.

Entre Sembrancher et Orsières, la pluie menace de nous rattraper


Nous nous faisons dépasser par un couple de jeunes pèlerins ; nous ne sommes donc pas les seules à braver la pandémie.
Nous arrivons à Orsières à pied cette fois en début d’après-midi. Nous passons par l’office du tourisme où Evelyne et Noële se procurent une crédenciale. Je sors la mienne et nous y faisons apposer notre premier sceau helvétique. Nous allons ensuite visiter l’église remarquable par la superposition un peu en quinconce de ses nombreuses reconstructions et extensions.

Orsières – Bourg-St-Pierre
En fin de journée mon GPS indiquera que cette étape de 16,1 km nous a fait monter de plus de 1000 mètres. C’est vrai que ça grimpe ! On suit d’abord un chemin en forêt le long de la rive gauche de la Drance. J’ai hâte d’arriver au-dessus de la limite des arbres. Mon amie Evelyne m’apprend qu’avec le changement climatique cette limite recule chaque année.
Juste avant Liddes, on traverse la rivière et continuons sur sa rive droite, par le chemin historique de Liddes jusqu’à l’entrée de Bourg-Saint-Pierre. Ce n’est que vers la pause de midi que la vue s’ouvre et que l’on peut découvrir les montagnes que nous allons franchir bientôt. Quelle vue !

Le panorama depuis notre pique-nique

Par contre mes chevilles me font souffrir et ma pommade n’y peut pas grand-chose. J’enlève mes souliers de marche et continue à pieds nus sur quelques kilomètres. Le moelleux de l’herbe et le fait de poser chaque pied délicatement sur le sol soulagent mes pauvres tendons d’Achille. Je dois remettre mes chaussures malheureusement lorsque la route redevient pierraille.

A pieds nus – délicieux mais attention aux abeilles

Ceci n’est que notre 3ème étape mais je me dis plusieurs fois que je ne suis vraiment pas assez en forme pour ce défi là et que je ferais mieux de jeter l’éponge. Mais je ne peux pas laisser tomber les copines, et persévère… C’est quand même bien de partir en équipe !!!
Nous arrivons à Bourg-St-Pierre en fin d’après-midi. Ce joli village a su conserver un aspect hors du temps, avec ses ruelles étroites et ses chalets en bois noirci par les ans.
Bourg St Pierre est le dernier village avant le col et le tunnel. Il a vu passer Brenius, prince gaulois qui traversa les Alpes avec ses troupes en 390 avant JC pour conquérir Rome, et Napoléon Bonaparte, alors premier consul, qui y bivouaqua en 1800 avec ses 46 300 hommes, avant de passer le col pour se battre à Marengo contre l’armée impériale du Saint-Empire.

Bourg St Pierre

Mais pour notre Noële, c’est là que son papa avait une maison dans ses jeunes années. Noële disparaît tout à coup à la recherche de cette demeure. Elle questionne une vieille dame à son balcon et nous revient toute émue car elle a trouvé la maison en question, comme un lien avec son papa décédé il y a longtemps.

Noële devant la maison de son papa

Bourg-St-Pierre – Col du Grand-St-Bernard
Il a plu beaucoup pendant la nuit et nous craignons le pire, mais lorsque nous nous levons le ciel a l’air découvert. Nous nous remettons en route. Je respire mieux, nous sommes sorties des forêts et avançons vers les sommets enneigés. La végétation est luxuriante. Il y a tellement de fleurs, d’herbes et de senteurs. Nous marchons et nous émerveillons.
Nous atteignons bientôt le barrage des Toules. Y arrivent en même temps que nous deux policiers qui descendent de leur voiture pour inspecter les environs avec des jumelles… à la recherche de groupements illicites en ces temps de pandémie et de distance sociale. Nous en profitons pour leur demander de nous prendre en photo.

Devant le Barrage et lac des Toules
Ah, cette végétation luxuriante

Le bout du lac correspond à l’entrée du tunnel, que l’on voit de l’autre côté de la vallée. Nous nous arrêtons un bout plus loin au bord de la rivière pour notre pause midi. J’offre à mes pieds un moment de rafraîchissement dans l’eau glacée.

Pause midi rafraîchissante

Et nous repartons. Mon dieu que ça grimpe ! Nous avons de la chance, le temps tient bon. Nous parlons peu, nous arrêtons souvent pour reprendre notre souffle et admirer le paysage.

Les belles montagnardes
Un pont, des escaliers…

Et bientôt nous distinguons l’hospice du Grand-St-Bernard tout en haut d’une pente rocailleuse. Allez, encore un petit effort.

L’Hospice de Grand-St-Bernard à l’horizon

Une cinquantaine de mètres en dessous de l’hospice, en bas d’un grand névé plutôt vertical, une jolie voiture rouge aux plaques NL stationne au milieu de la verdure. Elle n’a pas une égratignure. Nous espérons qu’il en est de même pour ses occupants qui ont dû avoir la frayeur de leur vie lorsque leur véhicule est sorti du parking pour dévaler la pente, comme en témoignent les traces de pneus dans la neige. Brrr !!!
Et nous arrivons au col. Hourra !!! Le temps commence à se gâter et nous allons vite nous enregistrer à l’hospice pour nous reposer et boire une boisson chaude.

Hospice du Grand-St-Bernard et chien du même nom

Nous sommes accueillies par un Père qui nous offre une tasse de thé et s’assied avec nous pour écouter les nouvelles de notre pèlerinage depuis Canterbury. Et bien non, bien que l’hospice du Grand-St-Bernard se trouve à mi-chemin de la VF, nous, nous n’en sommes qu’à notre 4ème jour de marche. Il nous explique alors comment fonctionne l’hospice en temps de pandémie, nous donne l’horaire des offices religieux et des repas et nous quitte pour recevoir un autre groupe nouvellement arrivé.
Nous allons visiter le musée, voir les chiens qui dorment dans leur chenil et, à l’heure indiquée, Evelyne et moi allons à la messe de l’hospice, une expérience rendue encore plus inhabituelle pour moi par les stratégies déployées pour maintenir une distance entre les participants et les protéger du virus.
La messe est une célébration de Sainte Brigitte et son nom est prononcé une bonne vingtaine de fois. C’est plutôt insolite et me fait sourire. Je le prends comme un petit clin d’œil de l’Univers, une confirmation que c’est une bonne idée de faire des pèlerinages même si on ne va à l’église que pour les mariages et les enterrements. Il fait bon être là et je suis très reconnaissante que mes pas m’y aient menée.
Pour le souper, trois places nous sont réservées (au nom des 3 Brigitte, décidément) autour d’une des tables communes. Nous faisons connaissance avec nos voisins, un monsieur un peu timide qui fait tous les cols suisses en transport en commun et un père et son fils qui voyagent à vélo.
Après les lits à étages des hôtels précédents, ceux de l’hospice sont très confortables et bienvenus.

Euh, il pleut ! Mais nous ne perdons pas le sourire

Col du Grand-St-Bernard – Echevenoz
La pluie et les tempêtes qui jouaient à cache-cache avec nous depuis le début de notre périple ont décidé de se montrer et ce matin il pleut tout ce qu’il peut. En plus il fait un froid de canard. Les prévisions météo n’annonçant pas d’amélioration immédiate, nous reprenons notre chemin. Je ne suis pas vêtue pour de telles conditions et dois marcher d’un bon pas pour ne pas geler sur place. Mais l’ambiance autour de nous est spectaculaire. Des nuages menaçants se glissent entre les gros rochers environnants. Le ciel est noir. Et nous sommes les seules apparemment sur ce pan de montagne.
Le chemin par contre est très plaisant. Il descend gentiment le long d’une ancienne route romaine. Rien à voir avec la rudesse du parcours de l’autre côté de la montagne. Nous sommes en Italie, nous avons passé sans ambages devant un poste frontière fermé. J’ai quand même un petit doute, un léger sens de transgression car je viens d’Angleterre mais ne sais pas si mon pays de résidence permet à ses habitants d’entrer dans ce pays par les temps qui courent.

Descente en douceur
De l’autre côté de la vallée, les galeries à la sortie du tunnel

Nous arrivons à Saint-Rhémy, un vieux village très joliment entretenu, avec ses maisons aux toits de lauze blotties dans des ruelles étroites pavées.

L’entrée de Saint-Rhémy et notre coin pique-nique sur la gauche

Tout le long du chemin les réverbères sont décorés d’un pèlerin en fer forgé. Nous nous arrêtons sur la place de jeux pour déguster notre pique-nique pantagruélique acheté à l’hospice. Il en restera encore assez pour le midi de demain.

Le pique-nique plantureux de l’Hospice

La pluie a cessé depuis longtemps et la marche est aisée. Mais ce n’est pas seulement parce que nous descendons la pente que tout semble plus facile, il y a aussi quelque chose dans l’air. Une légèreté, une sensation subtile de dolce vita qui à mon goût distingue ce côté sud des Alpes de son versant nord. On sent notre corps se détendre, se réchauffer au soleil qui est revenu.

On passe de difficulté E à difficulté T. Sûrement une bonne nouvelle.

Nous descendons jusqu’à Echevennoz où nous avons réservé un dortoir pour la nuit.

Derrière l’église, notre dortoir à Echevennoz

Echevennoz – Aoste
Et nous voilà à l’aube de notre dernière étape. Nous longeons sur plusieurs kilomètres le ru neuf, un canal ombragé bordé d’un sentier très confortable et plutôt plat.

La Via Francegena longe le ru neuf sur plusieurs kilomètres ombragés et tranquilles
Eglise de Gignod derrière un superbe jardin potager
Un bien bel endroit pour se reposer avant la dernière descente vers Aoste

Tout à coup, la pente s’accentue et nous entrons dans la fournaise. Les derniers kilomètres se font sur l’asphalte et la chaleur devient difficile à supporter.

Arrivée à Aoste sous le soleil

Nous arrivons à Aoste assoiffées et un peu déboussolées. Aoste est une belle ville pleine de charme et d’histoire, mais il y fait très chaud et les rues marchandes débordent de touristes. C’est un choc après ces journées entières en solitaire au frais dans les hautes montagnes.

Nous prenons un rafraîchissement sur une terrasse, passons par l’office du tourisme pour y faire apposer un sceau sur nos crédenciales et nous quittons la Via Francigena pour un temps que nous espérons court. Nous ne sommes pas tristes car nous savons que nous reviendrons. Mes co-marcheuses sont devenues comme moi adeptes de la Via Francigena. En plus, nous avons passé de tels bons moments ensemble que nous nous prévoyons de nous retrouver pour le reste des étapes helvétiques et peut-être même plus.

Entre temps, mon frère Christophe, le mari de Noële, est arrivé de Suisse en voiture pour nous rapatrier. Nous sommes enchantées de le revoir et bien reconnaissantes de son offre généreuse. Nous repassons le col dans le sens inverse, cette fois sous un grand soleil. L’ambiance y est totalement différente. C’est le week-end, et les bords de routes, déserts lors de notre passage il y a deux jours, sont maintenant remplis de voitures comme pour une foire estivale. Je crois bien que, paradoxalement “on a eu de la chance avec le temps”, comme on dit dans ma famille. Je n’aurais pas aimé passer par là avec cette foule bigarrée à perte de vue.

J’aime l’idée d’une expérience plus intime avec La Via Francigena, avec la nature, les montagnes, et avec l’histoire quasiment mythique de ce passage des Alpes. Parcourir ces 6 étapes avec mes deux compagnes a été parfait, magique et magnifique. Six mois plus tard, comme j’écris (enfin) ces lignes, je suis encore baignée des belles vibrations de cette aventure. Mon cœur déborde toujours de reconnaissance et de joie d’avoir eu la chance de pouvoir faire ce bout de pèlerinage, et en si bonne compagnie. Merci les filles !!!

Ma crédenciale en ce mois de janvier 2021

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